Histoire de Jane de Boy
Le cadastre de 1826 écrit Jne de Boye. Qui était Jane de Boy ? Histoire d'un lieu-dit de Claouey, de son port forestier et d'une gare devenue maison de famille.

Sur la route de la presqu'île, juste avant Claouey, un panneau arrête l'oeil : Jane de Boy. Les visiteurs y entendent l'Angleterre. Ils imaginent une voyageuse, une héritière, un roman. Ils se trompent probablement de langue et de siècle : sous ce nom qui sonne comme un prénom de romancière se cache très vraisemblablement quelqu’un du pays, et sous l'anglais qu'on croit lire affleure une langue bien plus ancienne sur ce rivage : le gascon. Mais qui était cette personne ? Là commence le mystère, et il est plus beau que toutes les certitudes.
L'énigme de la famille Boy
Voici ce que disent les documents. Sur le cadastre de 1826, HTBA relève une dune côtière sous la graphie "Jne de Boye" ; les grandes cartes antérieures, celles de Masse, de Belleyme et de Cassini, l'ignorent. Le nom est donc là, écrit, depuis au moins deux siècles. L'historien de la presqu'île Jacques Ragot, dans "Le Cap-Ferret de Lège à La Pointe", le rattache à la famille Boy, une vieille souche légoise où les Jean ne manquaient pas, et rappelle que "Jean s'écrit Jan, en gascon". L'étude toponymique publiée par l'association HTBA va dans le même sens : la souche Boy est bien attestée à Lège et autour, et la dune a vraisemblablement pris le nom d'un membre de cette famille qui y avait ses activités, une cabane, une chasse, un troupeau. Les noms du Sud-Ouest gardent la trace de cette construction : Pédeboy, que portent encore des familles gasconnes, peut se traduire par Pierre de Boy, bâti exactement comme notre Jane de Boy.
Mais qui était cette personne ? Deux portes restent ouvertes, et personne ne peut les fermer. Peut-être un Jan, un Jean, dont le prénom gascon se prononce "Yan" : un cartographe collectant les noms à l'oreille auprès des gens du coin aurait mal transcrit. Peut-être même une Jeanne ; rien ne l'interdit, puisque nous ignorons tout de la personne. Les cartes postales du début du XXe siècle montrent en tout cas qu'à cette époque, certains lisaient déjà le nom ainsi et écrivaient "Jeanne-de-Boy". L'auteur de la notice toponymique de HTBA conclut honnêtement que des mystères subsistent. Gardons-les.
Et le nom Boy lui-même ? Là encore, les hypothèses se côtoient. L'une de celles que rapporte HTBA le fait remonter à l'ancien français "boey", du latin "bovem", le boeuf : un pâturage, une étable, un bouvier. Mais un bois reste possible, et d'autres pistes encore. C'est ici que les deux mémoires du quartier se rejoignent au lieu de se contredire : les archives disent Boy, la tradition orale de chez nous a toujours dit "Jean du Bois". L'une a retenu le nom, l'autre en a retenu un sens possible. Elles racontent peut-être, chacune dans sa langue, la même personne.
Car c'est bien une langue entière qui dort sous les panneaux du Bassin. Le gascon, cette branche de l'occitan qu'on parlait ici avant le français et longtemps sous lui, a laissé sa trace dans les noms des dunes et des chenaux. Claouey même y invite : le vieux Dictionnaire du patois de La Teste de Pierre Moureau, publié en 1870, donne "claou", le clou, et "claouetéy", le cloutier, et la mairie de Lège-Cap-Ferret rapporte que le village devrait peut-être son nom à un artisan cloutier qui s'y serait installé vers 1845. La notice toponymique de HTBA en doute et envisage plutôt un nom de personne. Le promeneur croit lire des noms pittoresques ; il lit en réalité les restes d'une langue, avec ses évidences perdues et ses énigmes.
Le temps de l'arbre d'or
Ce que les archives établissent plus fermement, c'est ce que le hameau a été quand la forêt était une industrie. Il faut se représenter ce pays avant elle : des sables qui marchaient, des marécages, des dunes qui avaient fait reculer le village de Lège. Brémontier, au tournant du XIXe siècle, systématisa des techniques de fixation déjà expérimentées avant lui et convainquit l'État de les déployer sur les dunes littorales ; un demi-siècle plus tard, le mouvement des dunes était largement contenu. Puis vint le grand boisement du XIXe siècle, accéléré notamment par la loi de 1857, sous le Second Empire, qui fit peu à peu des landes l'immense massif des Landes de Gascogne, aujourd'hui le plus vaste d'Europe occidentale. On appela cette époque "l'arbre d'or" : la résine, le bois, et les poteaux de mine.
Jane de Boy fut le port de cet or-là. En 1906, la voie ferrée de type Decauville posée par la société Pelletier et Cie atteignit la plage des Pastourelles : des kilomètres de rails construits à la pelle et à la brouette à travers la forêt, sur lesquels les wagonnets, d'abord tirés par des mules et des boeufs, descendaient les pins coupés dans les forêts de Lège et de Lacanau. Le Porge s'y raccorda : deux sociétés y exploitaient quelque huit mille hectares et leurs propres voies venaient s'embrancher sur les lignes Pelletier. Les appontements de Jane de Boy en firent alors le port le plus important du Bassin pour l'expédition des produits de la forêt.
Le circuit avait la beauté des échanges parfaits. Les bois étaient chargés sur de très gros chalands, remorqués à marée haute vers Arcachon, où ils remplissaient notamment les cales de cargos venus livrer du charbon. L'entreprise exportait ses poteaux vers les houillères britanniques, wallonnes et du Nord de la France : la houille entrait, les étais sortaient. Il faut mesurer ce que cela veut dire : sous des kilomètres de galeries de charbon, des mineurs travaillaient sous un plafond que soutenaient des pins nés ici, dans le sable de la presqu'île. Le hameau le plus paisible du Bassin étayait les profondeurs de l'Europe.
Après la Grande Guerre, le trafic déclina progressivement et la voie fut prolongée jusqu'à La Vigne, dont les eaux profondes accueillaient les gros tonnages. En juillet 1922, l'entreprise des successeurs de Pelletier fut vendue au tribunal de Bordeaux : seize kilomètres de voies, deux locomotives, un remorqueur, quinze bacs, l'appontement. Une nouvelle société fut créée en février 1923 ; puis les maisons de Jane de Boy furent converties en chalets de chasse, et le port s'endormit. Dans ma famille, on garde le souvenir, photographies à l'appui, de piquets dans l'eau que nous identifiions comme les vestiges des anciens quais : les dernières dents d'un port que presque plus personne ne sait avoir existé.
La gare devenue maison
De cette épopée, il reste une maison. La villa "Podensac", qui porte le nom d'une commune des Graves, fut inaugurée le 24 juin 1918 et servait de gare : elle abritait le personnel chargé de contrôler les wagons et les marchandises avant leur embarquement. L'histoire aime les ironies : la chronique de HTBA rapporte que le propriétaire de l'exploitation était, lui, un véritable Anglais, qui habitait en face, à Arès, et surveillait à la jumelle, par-dessus le Bassin, l'avancement du travail. Le nom du lieu n'avait, selon toute vraisemblance, rien d'anglais ; son port, un temps, eut un maître qui l'était.
Quand la ligne mourut, la villa cessa d'être une gare et redevint simplement une maison. D'après ce qui s'est transmis chez nous, c'est mon arrière-grand-père qui l'acheta. Les médecins de l'époque recommandaient les bains de mer, et le Bassin passait pour réparer ce que la ville abîmait ; il choisit ce rivage, et cette maison qui avait vu passer les trains. Quatre générations plus tard, ma famille vit toujours avenue Jane de Boy. La maison qui contrôlait les wagons regarde aujourd'hui passer les vélos.
Rien ne disparaît tout à fait
C'est peut-être la vraie leçon de ce bout de rivage. Le gascon a largement reculé dans l'usage quotidien : il est resté dans les noms du pays, et sans doute sur notre panneau. Le train a disparu : il est resté la gare. Le port s'est tu : il est resté la plage et, longtemps, quelques piquets dans l'eau. De celui ou celle qui se cache derrière le nom de Boy, nous avons perdu jusqu'au prénom. Il reste le lieu. Et les générations passent : la famille, elle, est toujours là.
Le hameau est redevenu ce qu'il devait être : un seuil. C'est par Jane de Boy qu'on entre dans Claouey en venant de Lège, et c'est de Jane de Boy que part le sentier du littoral qui longe la réserve naturelle des prés salés d'Arès et de Lège. D'un côté les vasières, les salicornes et les oiseaux ; de l'autre, la longue plage et les premières cabanes du village. Les voitures ralentissent à peine au panneau. Elles ont tort : elles traversent en trois secondes un nom qui contient une langue, une forêt, un port, une énigme et un siècle.
Sources
- Jacques Ragot, "Le Cap-Ferret de Lège à La Pointe", tome II (la famille Boy, "Jean s'écrit Jan, en gascon"), cité par claouey.com. http://www.claouey.com/402/
- HTBA, Histoire et Traditions du Bassin d'Arcachon, "Noms de lieux" : la graphie "Jne de Boye" du cadastre de 1826, la souche Boy de Lège, le parallèle Pédeboy, les hypothèses sur l'étymologie du nom Boy, la prononciation gasconne de Jan ; notice sur Claouey. https://htba.fr/noms-de-lieux-a-a-j/
- HTBA, "Lège, Jane de Boy en mouvement" : la voie Decauville de la société Pelletier atteignant les Pastourelles en 1906, le raccordement des exploitations du Porge, le port le plus important du Bassin pour les produits de la forêt, les chalands remorqués vers Arcachon et les cargos charbonniers, la villa Podensac inaugurée le 24 juin 1918 et servant de gare, le propriétaire anglais installé à Arès, la vente judiciaire de juillet 1922 (d'après Le Matin des 30 juin et 1er juillet 1922) et la conversion en chalets de chasse. https://htba.fr/lege-jane-de-boy-en-mouvement/
- Jean Desrentes, "Le petit train des dunes", Bulletin de la Société historique et archéologique d'Arcachon et du Pays de Buch, n° 93, 3e trimestre 1997, p. 58-70 : le réseau ferroviaire forestier et le rôle portuaire de Jane de Boy. Référence confirmée par l'index des auteurs de la SHAAPB ; article reproduit en deux parties sur infobassin.com. https://www.shaapb.fr/index-des-auteurs-entre-1972-et-2025/ https://www.infobassin.com/bassin-jadis-petit-train-dunes-part-1-shaapb/
- Pierre Moureau, "Dictionnaire du patois de La Teste", La Teste, 1870 : "claou", le clou, "claouetéy", le cloutier. Présentation par la SHAAPB. https://www.shaapb.fr/dictionnaire-du-patois-de-la-teste-de-pierre-moureau/
- Ville de Lège-Cap-Ferret, "Nos villages" : la voie Decauville jusqu'à l'appontement de Jane de Boy ; l'hypothèse du cloutier pour Claouey (vers 1845). https://www.ville-lege-capferret.fr/vivre-a-lege-cap-ferret/environnement-et-cadre-de-vie/nos-villages/
- Recherches et souvenirs familiaux, publiés initialement sur le site de la Cabane de Jane de Boy (site aujourd'hui disparu) ; tradition orale familiale, avenue Jane de Boy, Claouey.
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